10/12/2006

L'enfer est à votre porte

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Le débarquement


Ahmed, qui avait quitté le service de mes parents vingt-cinq ans plus tôt, passait à l’école avec un ami nigérian, un homme posé d’une cinquantaine d’année et de grande stature. Il porte un blouson de cuir noir sans élégance. Il n’est pas soigné comme le sont les gens fortunés mais il est calme et réfléchi. Le manège de notre ancien domestique me surprenait du fait qu’il se tenait en retrait, plus respectueux que d’habitude alors que, depuis plusieurs années, il se plait à jouer un rôle d’ami intime de la famille. Il me présenta à Monsieur Oni. L’homme parlait doucement :

- Je cherche une place pour les trois fils de mon associé. Ils sont âgés de deux, trois et quatre ans. Ils viennent d’arriver à Bruxelles où la famille s'installe. Le père a acheté une immense maison à Saint Gilles, très près d’ici mais pour le moment, ils habitent un flat à place de l’Alma ; le temps que les travaux soient effectués et qu'ils puissent y déménager. C’est très loin mais ils pourront s’installer dans leur maison dans trois mois et la distance ne posera plus de problème. Les enfants débarquent d’Afrique où ils étaient habitués à un immense jardin. Ils explosent dans ce petit flat. Ils ont besoin de bouger, de courrir. Je me charge de les légaliser, mais ce n’est pas facile. Le fait que leur légalisation n’est pas complète représente-t-il un problème pour l’école ?

L’Anglo-French Kindergarten était la première Baby School européenne, une toute petite école privé de deux classes, l’une pour les cadet de dix mois à trois ans, et l’autre pour les seniors de trois à six ans. Toutes les écoles privées acceptent ce genre de situation, du fait que la majorité des parents d’élèves viennent s’installer à Bruxelles et il leur faut le temps de mettre leurs papiers en ordre. Je posais les questions et donnait les conseils d’usages, insistant sur les obligations d'assurance maladie, de médecin traitant. Ils étaient bien en main avec le Docteur Mulongo, professeur à l’UCL et amis de Oni à lui, m'expliquait-il. Je lui remis nos frais de scolarité et offrais une déduction, vu le nombre d’enfants.

Il s’en allait, je croyais pour toujours et ce, en raison de l’importance du budget que représente 3 inscriptions, mais il revint peu après, me demandant pour le père des enfants, si nous pouvions prendre Samuel, âgé de sept ans, le temps de lui trouver une école. Il était convainquant :

- Nous sommes conscients que le changement de continent va affecter leurs études la première année. Ca nous est égal s’il perd une année. Nous voulons une école anglophone… la meilleure. Déjà le changement de continent, de climat, de culture. Nous ne voulons pas changer de langue, ni les mettre n’importe où. Nous souhaitons visiter les différentes écoles, ça prend du temps. S’il ne vient pas chez vous, il restera à la maison. Ce n’est pas bon pour un si jeune enfant. Ne pourriez-vous pas l’accepter juste le temps de faire le choix.

J’acceptais et Mr Oni revint le mardi à deux heures de l’après-midi avec les bulletins d’inscription pour Samuel, Richard, Emmanuel et Junior. Tout était convenu. La gouvernante et le chauffeur les emmèneraient avec leurs repas, reviendraient le rechercher au soir et ils resteraient à temps plein, garderie comprise.

 

Nos quatre nouveaux sont d’immenses bébés, battis comme des athlètes, à l’allure mi-ange mi-homme. Les trois cadets se ruaient sur les jouets. L’aîné était figé, les yeux baissés et je lui demandais : Tu es Samuel ? Il baissait les yeux d’avantage et me répondait par un sourire. Je regardais avec une certaine fascination ces quatre frères et leurs bulletins d’inscription. Vu la différence d’âge entre le premier et les trois derniers ; il sembla que les parents avaient perdu un enfant entre Richard et Samuel, mais quel privilège d’avoir de si beaux fils.

A peine Oni quitta l’école, Samuel se transforma en bombe vivante. En cinq minutes, tout le matériel pédagogique retrouva éparpillés dans la classe ; Richard grimpa sur l’étagère comme si ce fut une échelle, menaçant de tomber ; Samuel pris le plateau des petits chevaux géants entre ses mains. Il l’observa, en cassait l’encadrement, puis essaya de le remettre en place en le cognant répétitivement avec une force si inouïe que l’objet se retrouvait en morceaux. Les jeux semblaient voler à travers de la pièce comme dans un film d’épouvante. Ils n’arrêtaient pas de rire ; ils riaient plus qu’ils ne parlaient, et à chaque objet cassé, à chaque nounours qui tournait en l’air ; leurs rires doublaient d’intensité. Quand ils ne riaient pas, ils hurlaient et les décibels fusèrent dans une cacophonie inimaginable. Des scènes indescriptibles : Emmanuel frôla Junior, qui lui reçoit une voiture sur la tête et tous deux, une main sur la hanche, l’autre s’appuyant contre le mur, se tiennent debout, la bouche grande ouverte, à hurler pendant une éternité. J’étais tellement sidérée du spectacle que je n’en croyais pas mes yeux ; je barricadais la petite famille des autres enfants et décidais de m’en occuper personnellement.

A cinq heures, une mama congolaise sonnait à la porte. Elle était habillée de manière occidentale avec une certaine élégance et s’exprimait en français comme celui des africains qui ont vécus toute leur vie à Bruxelles :

- Coucou, comment ça va ? Je suis la gouvernante de Samuel, Richard, Emmanuel et Junior et je viens les chercher. Ca a été ?

- Vous avez vu l’état de l’école ?

- Oui. Ils sont terribles, ces petits diablotins. Ils arrivent d’Afrique et ils ont l’habitude des grands espaces. Nous sommes pour le moment dans un flat et ils explosent, évidemment. Les parents travaillent sans cesse nuit et jours. Les enfants se battent tout le temps, le téléphone sonne, c’est intenable. En tout cas, vous me sauvez la vie car j’ai cru que je ne pourrais pas continuer. Ils sont increvables !

Elle semblait s’intéresser à eux et vouloir les aider. Je lui dis que nous allions essayer de les sociabiliser et lui demandais d’emmener snacks, desserts et goûters. Nous entamions un chassé-croisé durant trois quart d’heure pour les attraper et les apprêter à quitter l’école. A chaque fois que nous avions réussi à mettre le manteau de l’un, le deuxième avait enlevé ses souliers et les avaient envoyés à travers la pièce. Le troisième se déculottait pour aller à la toilette, pendant que le quatrième qui s’était caché sous un lit de bébé et il fallait l’en sortir de force. A ce moment précis ; le premier avait enlevé son manteau, le deuxième s’était déculotté pour aller à la toilette, le troisième se baladait tout nu et le quatrième hurlait « Au secours » afin de nous interdire de lui mettre son manteau et la ritournelle recommençait.

Ils pleuraient et riaient en me demandant de pouvoir loger à l'école avec moi. Ils m’embrassaient sans cesse, si immenses et massifs que leurs étreintes semblaient avoir brisé mon dos mille fois. Dehors, ils se mirent à danser au milieu de la rue. Les automobilistes s’arrêtaient d’un seul bloc en klaxonnant furieusement et cherchant du regard quel était l’imbécile qui laissait de si jeunes enfants en pareil danger. Lorsqu’ils furent enfin embarqués dans la voiture ; une Space Wagon simple et sans prétention mais suffisamment grande pour y contenir la tribu, le chauffeur blanc démarrait et je montais chez moi.

Je remerciais le ciel d’avoir un appartement juste au dessus de l’école car je n’aurais pas été capable de faire trois pas dans la rue. Je m’effondrais dans mon fauteuil et en mes mains tremblantes, une décoction composée d’une demi-douzaine d’aspirines et d’eau. Deux heures plus tard, je retournais à ma pauvre classe sans dessus dessous et pris un balai pour faire une montagne d’objets cassés et livres déchirés. Je passais la soirée dans un état de choc. Je ne savais pas quoi penser. Ma tête était encore toute de migraine. La seule chose que je savais était qu’il me faudrait sauver à tout prix.

Au petit matin, Habiba ma femme de ménage, arrivait affolée dans ma chambre et me demandait ce qui s’était passé. Je lui en racontais quelques bribes et elle passait le reste de ses deux heures à dire : « oh mon Dieu ! », et parvenait a remettre la classe en état avant l’ouverture de l’école.

A l’accueil, les parents amenaient leurs enfants et ceux qui avaient vu l’invasion de la veille firent des commentaires ironiques, me demandant si j’y arriverais, ce coup-ci ? J’avais en effet la réputation de pouvoir résoudre les situations les plus infernales, mais personne ne pouvait imaginer à ce que je puisse surmonter celle-là.

A onze heures, la sonnette retentit : Allo. L’enfer est à votre porte, me dit la gouvernante, pendant que je lui ouvrais.

Les enfants se ruaient dans l’école sous le regard incrédule de mes profs ; Marty, Alix et de leurs petits élèves. Samuel, Richard, Emmanuel et Junior, tels de véritables petits fauves à visages humains, détallaient dans tous les sens, allant se cacher dans les endroits les plus exigus, comme des petits animaux sauvages. Tshibuabua, la gouvernante m’apportait les snacks et, une bouteille de coca-cola, ce qui me mit en colère.

- Vous ne croyez pas qu’ils sont assez nerveux comme ça . C’est du coca-cola avec caféine. La caféine, c’est la substance dans le café qui vous réveille. Ces enfants ne sont-il pas assez réveillés et nerveux tels qu’ils sont là ?

- Oh excusez-moi. C’est un accident et ça ne se reproduira pas, dit-elle en s’en allant et oubliant de reprendre la bouteille.

14:48 Écrit par Jacques dans Général | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |

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