10/12/2006

L'enfer est à votre porte

Image Hosted by ImageShack.us


Horreur & stupéfaction

 
La quatrième journée était aussi terrible que les précédentes. Samuel donnait les arguments à Richard pour résister à mes raisonnements qui le calmaient ; Richard cherchait tous les ustensiles coupants ou pointus pour menacer ses frères ; Emmanuel et Junior tous deux, une main sur la hanche, l’autre main s’appuyant contre le mur et la bouche grande ouverte hurlant sans que rien ne les arrête. Richard cognait répétitivement la porte vitrée de l’armoire à jouet, avec une intention manifeste de la briser. Ils se roulaient par terre en se battant, en hurlant je vais te tuer, je vais te battre. Lorsque je les séparais, je devais les maintenir par la force aussi loin possible l’un de l’autre pour les empêcher de s’envoyer de coups de pieds. Lorsqu’on vint me livrer mes courses, Samuel, Richard, Emmanuel et Junior grimpaient sur la table à tour de rôle et s’élançaient dans le vide pour m’atterrir sur le dos. Rien ne les arrêtait et mes pauvres vertèbres se tassaient à chaque fois. Le livreur était épouvanté et il s’est littéralement enfuit de la maison sans dire un mot.

A l’heure de la sieste, je recommençais mon petit système de m’asseoir sur chacun d’eux en leur disant que j’étais trop lourde et plus forte qu’eux et qu’ils n’échapperaient pas à la sieste. Emmanuel et Junior s’endormaient assez rapidement. Richard résistait et j’étais si épuisée que je demandais à Samuel de le faire dormir. Il me répondit d’accord et j’eu la stupéfaction de le voir lui envoyer les coups de pieds phénoménaux dans les côtes. A la place de pleurer comme l’aurait fait n’importe quel enfant, Richard criait "aille… ouille" en se tordant de rire. Clouée par l’épuisement de mes forces, je mettais un moment à réagir et lui dis d’arrêter. Je vins m’étendre à côté de lui, demandais à Samuel de se mettre de l’autre côté et leur dis que nous allions dormir ensemble. Tous deux m’embrassaient, me caressaient les cheveux durant trois quarts d’heure et s’endormaient.

Les trois jours précédents m’avaient appris qu’il me fallait m’y prendre une heure et demi à l’avance, afin que mes journées ne se prolongent pas d’une heure et demi pour les habiller à la fermeture de l’école. J’interrogeais tous les soirs la gouvernante, car c’était la seule manière d’en savoir plus. Elle tenait un langage bourré de contradictions et d’illogismes qui me troublaient.

- On ne peut pas dire qu’ils sont laxistes à la maison. La mère me dit de les battre s’ils n’obéissent pas. Mais je n’ai jamais battu mes propres enfants alors je ne peux même pas imaginer les battre. Ils sont tous incontinents. Le père punit extrêmement sévèrement. Il est si sévère que parfois ça me fait peur. Ils restent des heures au coin. Tous les jours, le père a une autre tête de pipe. Maintenant c’est Richard. Il le bat tellement que je me suis demandée si c’est son fils. Vous savez, en Afrique, c’est normal d’élever un neveu comme si c’était son propre enfant et l’enfant appellera son oncle et sa tante « Papa et Maman » comme si ils étaient ses propres parents, donc ; on ne sait jamais. Richard est plus foncé que les autres. Vous avez remarqué qu’il est plus foncé que les autres ?

- Non. Je ne suis pas très douée dans la nuance des teintes mais tout ce que je peux vous dire c’est qu’il faudrait être fou pour adopter Richard, surtout quand on en a trois autres dans un pareil état. Richard n’est plus un enfant ; c’est un animal sauvage. Quand on a trois enfants cinglés, on n’adopte pas un quatrième enfant dans un état pis que les autres. Richard est le plus traumatisé des quatre. Mais quoiqu’il leur soit arrivé, nous allons le découvrir, soyez en certaine.

Pourquoi cette femme devait venir dire à la directrice de l’école qu’un des enfants n’était probablement pas du père alors que la légalisation de la famille n’était pas effectuée ; pourquoi dire de but en blanc que ces enfants sont battus comme plâtre alors qu’en réalité, ils sont sauvages ; comment blâmer ces parents alors qui ont choisi supporter l’enfer plutôt que de les placer en asile psychiatrique ? La seule réponse qui me venait à l’esprit fut que cette gouvernante était stupide.

 

Le lundi suivant, ma tribu arrivait à onze heures du matin et il me sembla halluciner : mes quatre fauves déboulaient avec une petite sœur, qui comblait la différence d’âge entre Samuel et Richard ; et un magnifique petit géant de neuf ans. La gouvernante s’exclamait avec un air d’andouille à peine feint :

- Voilà, c’est Alice et Michael. Ils sont arrivés hier soir. Vous aller voir comme Alice est douce et Michael est très gentil aussi. Alice est toute mignonne. Elle ri tout le temps parce que je l’appelle « Blondie » avec ses mèches blondes.

- Es-ce que vous avez perdu la tête ? On ne m’a même pas signalé leur existence.

- On ne vous avait pas prévenue ? - Oh… On ne savait pas… On a cru que… Ca doit être Mr Oni. Il aurait dû vous prévenir. Oh je suis désolée. Je le dirai aux parents mais… en attendant… vous ne pouvez vraiment pas les prendre… juste le temps qu’on trouve une école pour eux ?

Je regardais ces deux enfants avec une infinie peine. Alice était donc l’enfant qui manquait entre Richard et Samuel. Michael semblait plus calme. A neuf ans, son langage était forcément plus développé et il était donc le seul à pouvoir m’aider à comprendre ce qui était arrivé à cette famille. J’acceptais donc de les garder. Elle s’en allait et j’entamais ma croisade du jour.

Les petits hurlaient plus que d’habitude pour ne pas rejoindre leur classe. De toute évidence, Michael et Alice leur avaient manqués. Pourtant, Emmanuel montrait à nouveau son côté touchant : dès qu’il vit ses profs, il calmait Junior en disant à Alix : Je vais te suivre.

Je reçu un coup de téléphone de l’Office Régional Bruxellois de l’Emploi, d’une femme qui m’accusait d’engager du personnel non déclaré. Je lui hurlais dessus en lui disant que j’avais un besoin urgent de personnel, qu’il y avait suffisamment de chômeur en Belgique et qu’elle ferait mieux d’en chercher pour moi à la place de lancer ses accusations imbéciles. Je crus démolir mon téléphone en raccrochant tant j’étais en colère.

 

Alice était loin d’être un ange et Michael, même s’il était aussi très difficile ; se montrait accessible au dialogue, contrairement au reste de la famille. Ce matin là, tout était encore plus bouleversé. Les jeux et hurlements semblaient avoir doublés quand une scène me figea : Alice, âgée de six ans, simule une masturbation et les trois autres enfants éclatent de rire, comme si c’était du plus haut comique. Eberluée par tout ce mouvement et je n’arrivais pas à réfléchir assez vite pour suivre tous ces éléments tragiques.

La matinée était particulièrement pénible car Michael, Samuel, Alice et Richard envoyaient en l’air leurs pulls et souliers et s’encouraient dans le jardin, alors qu'il n’est pas indiqué de courir à moitié nu dans le jardin en en plein mois de novembre à Bruxelles. Je les rattrapais, leur expliquais qu’en Belgique, il faisait froid et qu’ils attraperaient très mal dans la gorge. Alice trouvait ça hilarant et riait aux larmes mais les autres ne semblaient même pas m’avoir entendu. Evidement, la petite marcha sur un clou et elle commençait à hurler sans plus s’arrêter. Samuel se mit à hurler parce que Richard était sur mes genoux ; Richard se mit à hurler parce que Samuel l’éjecta de mes genoux pour y grimper. Michael lança un coup de pied qui fit voler la centrale téléphonique en éclats ; tous allumaient et éteignaient mon ordinateur sans cesse et Richard commençait un nouveau jeu qui m’interloquait : il menaçait tout le monde de leur pisser dessus. Jamais je n’avais entendu pareille menace et je me demandais bien où il avait pu chercher une chose pareille.

Puis une accalmie : tous voulurent faire le ménage. Ils connaissaient les gestes et les techniques à la perfection, mais les vaporisateurs de produits nettoyants étaient vidés en un quart d’heure et tous se disputaient pour les employer. Richard passait l’aspirateur et Emmanuel retirait la prise pour le faire enrager, ce qui déclenchait un hurlement de fureur supplémentaire. Peu après, l’aspirateur se retrouvait si entortillé qu’Alice s’exclama toute confuse:- "Ooh...Je vais demandé à mon père de t’offrir un bel aspirateur tout neuf !"

Personne ne se calmait et il me fallait agir d’urgence, à défaut de quoi je ne tiendrais pas le coup. Je pris Richard qui hurlait comme un fou et le bloquais dans mes bras. Une technique qui a un effet radical avec les enfants autistes et les bébés hurleurs et part du principe qu’un enfant qui hurle des heures durant, ne s’arrête pas de pleurer sans avoir reçu le soulagement qu’il espère. Il pleure pour appeler au secours, sans pouvoir dire ce qui ne va pas, sans qu’un signe médical ne puisse être détecté, donc sans qu’il ne soit possible de le soigner. Il est sourd à tout argument et le seul soulagement qui peut lui être apporté, est de percevoir par des gestes physiques, qu’on est proche de lui, que contrairement au reste du monde qui fuit pour ne pas entendre ses hurlements qui rendent fou, on le garde dans ses bras avec amour et patience. Quand il perçoit que son hurlement n’a pas l’effet qu’il recherche, c’est à dire un soulagement, il se met en colère, se révolte et se débat. C’est alors que la patience est de rigueur, car peu après il se calme, rassuré de se savoir aimé par dessus tout. Richard hurla, redoubla ses hurlements et quand il parvint à son moment de colère, il devenait féroce, à essayer de me mordre et de me griffer mais je le tenais de manière à ce qu’il ne puisse pas y parvenir. Il se débattait pour libérer ses petites mains et me pinça en me retournant la chair avec une habilité qu’un enfant de son âge n’invente pas tout seul. Alice vint me demander si gentiment :

- Laisse-le.

- Je ne peux pas ma petite chérie. Richard doit savoir que jamais je ne lui ferais jamais de mal, qu’il est en sécurité et que même si il a peur d’être dans mes bras : il n’a pas mal. Michael ; de quoi Richard a-t-il peur ?

- Il a toujours eut peur de tout.

- Pourquoi a-t-il toujours eu peur de tout ?

- Je ne sais pas. Son professeur le battait très fort.

- Mais ici, il ne sera jamais battu.

- Ah ?

- Non: en Belgique, les professeurs n’ont pas le droit de frapper les enfants.

- Ooooh…. En Belgique ; les professeurs ne battent pas les gens ?

- Non. En Belgique ; les professeurs ne battent pas les gens.

- Et est-ce qu’on enferme les petites filles dans les placards ?

- Non. Nous n’enfermons pas non plus les petites filles dans les placards.

- Mais on nous a dit qu’on allait nous battre !

- C’est une erreur. Ici, nous n’avons pas le droit de battre les enfants. En revanche, quand les enfants font des bêtises, nous le disons aux parents et alors là : vous avez des problèmes avec eux et c’est bien fait pour vous !

- Mais vous avez des placards ?

- Oui on a des placards mais on y met les aspirateurs ou les vêtements. Pas les petites filles. Maintenant, vous allez tous répéter : "En Belgique, les professeurs ne battent pas les enfants ; ils n’enferment pas les petites filles dans les placards. Quand les enfants sont infernaux, les professeurs le disent aux parents et on a des problèmes avec eux, ce qui est bien fait pour nous".et ils répétaient en cœur, comme dans Tintin au Congo.

Je leur faisais répéter vingt fois ces mêmes phrases, ce qu’ils faisaient tous les six, comme si ce fut une bonne vieille habitude de l’école. Même Junior répétait en mangeant la moitié de ses mots, lui qui est si petit, si frêle et si grand que les parents des autres élèves le regardaient comme une brute retardée de quatre ans.

Ce jour là, tous voulurent déjeuner avec les autres. Marty et moi crûmes tomber à la renverse quand nous entendîmes Richard demander : "puis-je avoir de l’eau, s’il vous plait ?" Un "s’il vous plait" nous semblait sorti d’ailleurs car il n’avait d’autre signification que de me remercier de l’avoir garder dans mes bras sans lui faire de mal, sans le frapper ou le gronder pour griffes et les morsures qu’il m’avait infligé de terreur. Un "s’il vous plait" m’alla droit au cœur et ne me quittera jamais.

Une dame vint visiter l’école avec son nouveau-né. La tribu à table était impressionnante, non seulement par son nombre, mais aussi par taille et la stature de ces enfants. Tous me demandaient de juger de leurs biceps et il m’a semblé que je comparais des ballons de rugby et des allumettes. Michael, qui ne pouvait pas comprendre que pour nos standards les membres de sa famille sont tous des géants, était tout troublé me dit : "Oh regarde, un bébé prématuré !" La mère n’a pas trouvé ça drôle et s’en est allé très vexée.

J’espérais pouvoir en apprendre par leur dessin, comme on le montre si bien à la télévision mais ça donnait ceci :

- Maintenant, vous allez dessiner votre famille

- Dessiner les frères qui m’ont battu ? Jamais de la vie ! dit Michael.

- Alors, tu vas dessiner les gens que tu aimes.

- Je m’aime moi, j’aime mon père et j’aime Dieu, dit il en pointant le doigt au ciel

- Belle chronologie. Et bien tu te dessineras toi-même.

- Non. Je n’ai pas envie.

- Et si on faisait une dictée. Je voudrais que vous écriviez : Papa offre des fleurs à Maman.

Michael, Samuel et Alice explosaient de joie, comme si c’était la reconnaissance de l’amour que leurs parents ont l’un pour l’autre. J’en conclu qu’ils s’aimaient de manière peu commune, ce qui me touchaient profondément, du fait que ça me rappelait l’amour que mes parents se portaient et ma fierté de les voir s’adorer. Ils écrivaient fort bien, à l’anglaise, mais à la place d’écrire "Papa offre des fleures à Maman", Alice avait écrit "Mon père offre de fleures à ma mère", traduisant instantanément "papa" par "mon père". Je m’aperçu alors qu’il ne disaient jamais "papa" ou "maman" sauf lorsqu’ils relataient des conversations avec eux. Assez frappant, car la majorité des enfants disent "mon Papa" ou "ma maman" ; sauf dans l’aristocratie où l’on nous apprend dès le plus jeune âge à dire "mon père" et "ma mère" car l’autre version tient d’une faute de langage.

Michael lisait des livres à haute voix pour ses frères et sœurs. Il me demandait tous les jours s’il pouvait m’emprunter des livres pour les lire à la maison et toute ma bibliothèque y passait. Il avait une mémoire fascinante. Il retenait tous les plus petits détails avec une précision inouïe, ce qui apparaissait par exemple, quand Samuel lui montrait un tout petit livre à une distance de sept mètre et il s’exclamait le plus naturellement du monde sans hésiter : C’est Thumbelina !

Lorsque je parvins à les faire peindre, Samuel et Alice mélangeaient des litres de peintures pour en obtenir une couleur brunâtre et ils recouvraient soigneusement des pages et des pages de couchent épaisses. Ils les faisaient sécher et les rangeaient tout aussi soigneusement dans leurs fardes respectives, comme quelque chose de très précieux.

15:17 Écrit par Jacques dans Général | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |

Les commentaires sont fermés.