10/12/2006

L'enfer est à votre porte

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Les 2 et 3ième jours

 
Mes profs, Alix, Marty, ainsi que moi-même, n’arrivions pas à rassembler les quatre enfants dans une classe. Leur force à quatre dépassait tout et il fallait briser cet incontrôlable courant. Je décidais donc de commencer à m’attaquer aux plus faibles ; Emmanuel et Junior, car ils étaient nettement moins atteints que Richard et Samuel et, par conséquent, domptables pour les enseignantes. Quand bien même elles étaient toutes deux psychologues de formation, elles avaient chacune leur classe de dix élèves, et il leur fallait pouvoir s’occuper de tous.

J’attrapais Junior, le bébé géant de deux ans. Il hurlait à s’en décrocher la mâchoire en appelant Emmanuel à son secours et je le mis dans la classe des cadets. En suite, après une course poursuite, j’attrapais Emmanuel qui se mit aussi à hurler sans relâche, en appelant Richard à son secours et je le mettais avec les aînés. Ainsi, je me libérais pour me concentrer sur Richard et Samuel car ils étaient tellement plus difficiles et franchement impossible à intégrer dans une classe normale.

Mes profs étaient abasourdies, heureusement avec une forte dose d’humour. Leurs idées de solutions variaient entre le Valium et à la matraque mais elles arrivaient assez rapidement à maîtriser Emmanuel et Junior par la douceur et la fermeté, avec ordre de me les emmener s’ils perturbaient la classe, ce qui arrivait particulièrement souvent avec Emmanuel.

La difficulté principale se posait lorsque Richard et Samuel m’échappaient et déboulaient tous les quart d’heures dans leur classe en hurlant comme des paras commando… car ils avaient décidé d’aller à la toilette des bébés. D’abord, je pensais à la nervosité. Ensuite, je soupçonnais qu’ils se fichaient de nous. Je contrôlais donc personnellement s’ils produisaient quelque chose et je vu avec horreur que leur derrière était rouge vif et qu’à chaque foi ils faisaient une crotte. Une chose tout à fait anormal qui démontre un fort désordre digestif, entre l’allergie et l’empoisonnement alimentaire.

- Pourquoi ? me demandaient-ils tous en cœur.

- Parce que si vous buvez le coca-cola, vos cheveux vont se raidir tout droit sur vos têtes et vos parents ne vont pas vous reconnaître, ce qui les fâchera beaucoup. En plus, vous êtes assez nerveux comme ça, alors pas de coca-cola. J’ai dit : un point c’est tout !

-Oooooooh ! dirent-ils tous en cœur très déçus et j’étais assez fière de voir que ma fermeté semblait avoir eut un impacte sur eux.

A l'heure de la sieste, il apparut que le seul moyen de les tenir tranquille, était de m’asseoir sur leur derrière en leur disant que je n’en bougerais pas tant qu’il ne resterait pas tranquille et que vu mon mètre quatre-vingt et mon poids, ils comprendraient très rapidement qui d’entre eu où moi était la plus forte. Junior s’endormait comme un petit ange ; Emmanuel me caressait longuement les cheveux avant de s’assoupir aussi ; Richard semblait me trouver les lèvres trop minces : il me les pinçait de ses doigts pour me les faire épaissir et il me les embrassait vivement puis il fermait les yeux et s’endormait à son tour. Samuel commençait par me répéter avec un mélange d’arrogance et d’humour :

- Je suis plus fort que toi.

- Tu vas te retrouver écrasé sous mon poids. Alors qui est la plus forte ?

- C’est moi.

- Tu sais combien je pèse ?

- Je suis le plus fort.

- Et moi je suis très lourde. Tu crois que tu vas tenir longtemps ?

- Je suis le plus fort. Heu… En fait non : C’est toi la plus forte. Mais vient dormir dans mes bras.

Je m’étendais à côté de lui et il se mit à m’embraser sans cesse et entre chaque baisé ; une déclaration d’amour. Il me dit que mon nez serait plus joli s’il était un peu plus épaté, il me demandait pourquoi mes cheveux était tout doux et il s’endormait en dernier.

Ce soir là, l’école était dans le même état que la veille et la gouvernante arrivait toute souriante comme la veille. Je lui parlais du problème digestif et demandait qu’ils aillent d’urgence voir un médecin. Elle cherchait à dire qu’ils jouaient avec mes pieds, et je lui demandais de ne pas jouer avec mes nerfs : il devaient d’urgence voir un médecin.

A peine trois quarts d’heure après leur départ, Mr Oni débarquait à l’école. Je comprenais immédiatement que la gouvernante avait été lui faire un rapport et je trouvais curieux le rôle de cet homme d’affaire au sein de cette famille ; de cet homme occupé, qui se donne la peine d’inscrire les enfants d’un autre dans une école et se dérange personnellement pour des questions de colique. Comment et pourquoi une gouvernante aurait donc bien pu songer à parler de coliques d’enfants à tout autre personne que leurs parents ? J’étais trop fatiguée pour y réfléchir et lui expliquais à l’influence des hypersensibilité et allergies alimentaires sur la nervosité des enfants et lui demandais de faire effectuer les tests. Il sembal  intéressé et grave et me dit qu’il demanderait au Docteur Mulongo de les faire effectuer. Il me versa cash le montant de la caution et me promettait les frais de scolarité sous peu. Il téléphona au père et me le passa :

- Que Dieu vous bénisse, Princesse. Merci de ce que vous faites pour mes enfants. Que Dieu vous bénisse, merci. Que Dieu vous bénisse. Merci.

Je ne pu pas lui dire grand chose car il me coupait sans cesse en me disant "Que Dieu vous bénisse". Je me sentais tout de même soulagée par toutes ces bénédictions et Oni s’en alla.

Jeudi à onze heures l’enfer vint, à présent fidèle au rendez-vous. Les enfants étaient déchaînés mais plus rien ne m’étonnait. La gouvernante eut le culot de me demander si je leur avais donné à manger. J’étais scandalisée et lui répondais furieusement que nous avions essayé de leur donner à manger mais qu’ils refusaient d’avaler quoique de soit et lui rappelais de manière glaciale que les enfants n’avaient pas suffisamment de goûter dans leurs cartables. Elle bafouillait qu'ils avaient prétendus ne rien avoir reçu à manger et le père s’était énervé car il avait payé les repas, ce que je ne pouvais pas croire.

Ce jour là, j’essayais de les faire peindre mais ils n’arrivaient pas à faire plus que de noircir leur feuille d’une montagne de peinture. Alors qu’ils se battaient une foi de plus, je fus frappée de me rendre compte qu’ils n’avaient jamais touché, où ne fus-ce que bousculé un autre enfant, même par accident ; ce qui devait relever de contrôle très étonnant de leurs dérapages.

Ils avaient fait le tour de tous mes jeux et de toutes mes distractions, ce qui eut pour effet de les voir en inventer. Richard alignait tous les animaux en peluches et les poupées, il prenait une latte en métal et les frappait avec une violence extrême en criant sans cesse : « je vais vous tuer, je vais vous battre, dormez ! Je vais vous tuer, je vais vous tuer…» Il jouait à ce jeu pendant des heures d’affilées, à m’en mettre si mal à l’aise que je lui ôtais la latte des mains et il trouvait aussitôt un autre objet long et mince qui puisse le servir de bâton et il recommençait à battre toute la ménagerie en criant : « Je vais vous tuer, je vais vous battre, dormez, dormez. »

Samuel décida très rapidement qu’il voulait m’épouser et me suivait sans laisser plus de dix centimètre me séparer de lui. Il me suivait pas à pas, sans quitter mes pieds du regard et tournait au moindre de mes mouvements avec une telle rapidité qu’il semblait avoir le don de connaître mes gestes avant que je ne les exécute. Je pouvais me retourner sans crainte qu’il ne tombe car Samuel était mon ombre. A un moment donné, mon ombre me quitte et je crois avoir cinq minutes de répit lorsque je surprend mes quatre diables en train accumuler chaises et tabourets pour atteindre leur coca-cola. Alors que j’intervenais vivement, Richard, Emmanuel et Junior montaient sur une table et s’élançaient dans le vide pour m’atterrir sur le dos l’un après l’autre et Samuel me dit en riant et en secouant la bouteille :

- C’est un mensonge, c’est un mensonge : nos cheveux ne vont pas se dresser sur la tête et nos parents nous reconnaîtrons.

- Vous êtes assez infernaux comme ça ; vous n’aurez pas de coca-cola. Vous aurez de l’eau ou du lait.

Samuel ouvrait la bouteille bien secouée ; ce qui fit une explosion de bulles collantes dans toute la cuisine. Je me débattais pour me libérer d’Emmanuel et de Junior qui étaient accrochés à mon cou, et de Richard qui à ce moment là était allongé au sol, les bras entourant fermement mes jambes de telle manière à ce que je ne puisse bouger. Je luttais, attrapais enfin la bouteille, bien décidée à ce que ce coca-cola fille tout droit dans la toilette.

"Elle va nous voler notre coca-cola", s'écriait  Emmanuel, ce qui fut suivi d’une débandade vers la salle de bain. Lorsque j’atteignais les lieux : il était assis sur la toilette avec Junior alors que Richard et Samuel étaient assis dans le lavabo, tous complètement hilares. Je vidais donc le coca-cola dans la baignoire. Les quatre cherchaient à m’en empêcher puis sautaient dedans pour y lécher les parois. Le spectacle de ces quatre derrières en l’air rendait à l’évidence que "Denis La Malice" et "Les Pieds Nickelés" sont synonymes d’ennui personnifié à côté d’eux.

Je connais le racisme pour l'avoir vu durant mes quinze ans de carrière. Autant ils se seraient sentis flattés de voir leurs enfants avec un Onassis ou un Rockefeller, voire un petit-fils d’un dictateur à la Mobutu, mais ils n’appréciaient ces illustres inconnus. Ca me mettait en rage et quand je suis en rage, je ne sais pas de quoi j’ai l’air, mais tout ce que je sais c’est que ça glace le sang de la personne qui fini par en pincer les lèvres nerveusement en fuyant mon regard.

Emmanuel et Junior s’étaient parfaitement adaptés à leur classe et les grands étaient séparés des autres. Alix et Marty me secondaient admirablement mais elle avaient toutes deux refusé d’effectuer davantage d’heures. J’étais épuisée et donnais une vingtaine de coups de téléphone pour appeler à l’aide et trouver quelqu’un qui pourrait me seconder. La besogne était trop lourde. Ma tête explosait et j’étais incapable d’effectuer la moindre tâche administrative et, bien qu'un rôle de directrice est d’un ennui total, il y avait tout de même un minimum auquel je ne pouvais pas échapper sans m’attirer des ennuis.

Le seul moyen de les voir supportables était de leur mettre à haut niveau une musique rockante et ils dansaient si magnifiquement que s’en était un plaisir. Même Junior, le rythme dans le sang, se mouvait comme un petit dieu. Il faut les voir pour comprendre que les blancs dansent mal. Je leur demandais d’apprendre à leurs amis mais ils préféraient se déchaîner tant et si bien qu’ils eurent vite trop chaud. Tous se déshabillaient alors et il n’y avait pas moyen de les rattraper pour les faire se rhabiller. Je ne pouvais m’empêcher de rire du spectacle de mes quatre petits africains à moitié nus qui dansaient comme des fous en plein mois de novembre dans une école normalement peuplée de bourgeois nantis qui n’y avaient jamais vus qu’une joie de vivre calme et sans histoire.

Le soir, on me demanda de les ramener. J’étais si intriguée de savoir où cette famille habitait que j’acceptais. Les enfants étaient ravis de monter dans ma voiture et je n’avais pas prévu une grève qui paralysait la ville. C’était une chance, d’ailleurs car nous roulions au pas. A peine leurs ceintures de sécurité attachées, ils les détachaient ; sautaient d’un fauteuil à l’autre en se battant ; trouvaient des bâtons et faisaient un match d’escrime ; ils trouvaient une canette d’orangeade qui traînait par malheur et l’ouvraient après l’avoir secouée. Ils jouaient avec les plafonniers et crachaient sur les vitres en y faisant des dessins. Au bout d’une heure, ils s’endormaient comme des anges et nous arrivions chez eux. La gouvernante m’apportait un billet et les repris tout assagis.

Mes réflexions allaient bon train : pourquoi ces gens sont-ils venus vivre à Bruxelles dans un HLM devant le métro alors qu’ils ont les moyens de payer nos frais de scolarité ; pourquoi se trouvent-ils dans un tout petit appartement alors qu’ils ont certainement de gros moyens et qu’ils quittent un luxe important en Afrique ; comment ont-ils la force de survivre à l’enfer de ces quatre enfants fous dans un lieu aussi exigu. Il me sembla qu'un pareil sacrifice ne pouvait s’expliquer que par une volonté surhumaine de sauver les enfants mais il y a quelque chose qui cloche avec Mr Oni. Comment a-t-il pu si mal les conseiller pour le logement, lui qui a une agence immobilière, lui qui de toute évidence, vit en Belgique depuis des années. J’imaginais alors que de plus modeste condition, il était peut-être incapable de se rendre compte de ce dont les gens habitués au luxe ont besoin. Réflexion stupide peut-être, mais à ne pas juger sans savoir ce qu’est d’être passé à la moulinette par ces enfants.

15:10 Écrit par Jacques dans Général | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |

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